Le procès de sorcellerie

Les procès de sorcellerie de Sugny

 

 Les histoires de sorcières semblent pittoresques, parfois drôles. Nous nous amusons à croire à ces contes, pour le plaisir du frisson. Avant la guerre de 1914-1918, la foi en la sorcellerie, encore vivace dans nombres de villages, empoisonnait les relations de voisinage. Au XVIIe siècle, les procès en sorcellerie aboutissant à la pendaison et au bûcher étaient choses normales. Ils étaient instruits dans des conditions tragiquement primitives, avec aveux arrachés, ou complétés sous la torture.
Pour la région de la Basse-Semois, une documentation assez complète a été gardée concernant les procédures conduites à Sugny en 1657. C'était vers la fin d'une période de chasse aux sorcières, qui a sévi dans toute l'Europe du XVe au XVIIIe siècle. Pour le petit comté de Namur tout proche, qui comptait cent mille habitants, on a dénombré de 1 500 à 1 650 bûchers sur la place publique, quarante-neuf acquittements et près de deux cents expulsions.

À cette époque, de nombreux ouvrages étaient édités, traitant du commerce avec le diable. Des conciles régionaux élaboraient des stratégies pour briser l'offensive de Satan. Les auteurs de ces traités et les prêtres de ces conciles étaient des gens instruits, nourris des arts et des découvertes scientifiques de la Renaissance. Ils avaient lu Érasme, fréquentaient des églises ornées de tableaux influencés par les maîtres italiens. Loin de la «nuit médiévale», ces clercs connaissaient les trouvailles des navigateurs et des anatomistes. Et pourtant, ils croyaient à l'action quotidienne de Belzébuth. Ils prescrivaient avec zèle les brutalités barbares de la question par les brodequins, l'eau ou le fer rouge, pour extorquer la vérité aux malheureux soupçonnés de pratiques démoniaques ou d'assistance aux sabbats. Les chocs intellectuels des découvertes géographiques et astronomiques, la révolte protestante contre Rome, avaient causé un trouble dans les consciences. Un regain de croyance au diable et à la magie s'était développé dans cette angoisse. Les lumières philosophiques du XVIIIe siècle n'en eurent que partiellement raison. Dans les faits portés au compte de la sorcellerie, certains, les sabbats, semblent relever au départ d'orgies clandestines, alcooliques et sexuelles, organisées dans des lieux retirés. Des rumeurs diaboliques pouvaient être répandues soit pour écarter les curieux, soit pour jeter l'opprobre sur les participants. Les clairières se prêtaient à ces partouzes bocagères. Le clair de lune aussi. Désignant le jour de repos chez les Juifs, le terme sabbat, suggère à l'origine, une fête. Elle a dégénéré. Le sens maléfique volontiers attribué, par une longue tradition antisémite, à tout ce qui est juif, a aidé à la déviation du mot sabbat vers le diabolique.

Devant la Haute Cour de Sugny

Siégeant dans un local de justice extrêmement rustique, une pauvre salle à peine meublée d'une table, quelques chaises et des instruments de torture, cette juridiction était dite «haute cour» parce qu'elle rendait la «haute justice» pouvant mener à de hautes peines, comme la mort. Elle s'exerçait «sur recharge», en fait par délégation de la cour souveraine du duché de Bouillon, vassale de la principauté épiscopale de Liège.

Seule cette cour prononçait les arrêts de condamnation. Cette garantie était très relative, car elle ne recevait que des dépositions, sans pouvoir vérifier directement si les témoins étaient intelligents, sincères et impartiaux. Les juges, des échevins de Sugny, ne savaient ni lire ni écrire. Ils signaient leur nom d'une croix. Seul le greffier, sachant écrire, était moins ignare. Les autorités du duché, chose normale à l'époque, n'en étaient nullement troublées. Tous croyaient dur comme fer à la sorcellerie et à la possession démoniaque. Tout se passait à huis-clos et la torture était couramment admise comme procédé pour obtenir des aveux valables.

La procédure était, habituellement, expéditive, non par mauvaise conscience des « magistrats » et des autorités, mais par absence de doutes. Ainsi, pour les femmes accusées de sorcellerie à Sugny, l'enquête fut ordonnée le 10 mars 1657 et la sentence rendue le 21 du même mois.

Mais que s'était-il passé pour motiver une procédure de ce genre? Sugny fut longtemps un village farouchement isolé dans les forêts et les landes arides où ne poussaient que genêts et bruyères.

Dans les années 1650, on était au cœur de ce qui fut, pour les Pays-Bas espagnols, le «siècle de malheur». L'année du procès des «sorcières» de Sugny, 1657, est celle du siège de Montmédy qui allait être conquis par le jeune Louis XIV en personne. En 1676, Bouillon allait suivre. La période troublée se prêtait particulièrement aux terreurs et à l'obscurantisme. Est-ce la contagion des pestes qui achevaient le malheur des guerres? Des maladies mystérieuses, rebelles à la rustique médecine populaire, décimaient hommes et bêtes. Le petit village de Sugny semblait frappé par une malédiction. Nombreux étaient ceux qui avaient vu, par beau temps, sous un ciel bleu, un brouillard s'élever à la lisière du bois. Des rumeurs circulaient: des esprits hantaient la forêt, aux chemins écartés surgissaient des êtres monstrueux, mi-hommes, mi-bêtes (deux siècles plus tard, d'ailleurs, la croyance au verbouc restait tenace dans la région). Et des sabbats démoniaques étaient, disait-on dansés, la nuit, au clair de lune.


Quatre accusées

Dans le climat, quatre femmes de Sugny, suspectées de magie noire, furent arrêtées, sur dénonciation, par décret de la cour de Bouillon. Elles se nommaient Jennette Huart, Jenne Pilhart, Jennette Petit et Marson Huart.

La cour de Bouillon envoya, le 10 mars 1657, au procureur de Sugny (en fait, une sorte de garde champêtre), les trente articles, chefs d'accusation et questions concernant Marson Huart. Selon toute vraisemblance, ce qui concernait ses co-accusées était analogue. Selon Delogne, Marson Huart avait soixante ans; ses habits étaient simples et prosaïques. Son esprit semblait borné; sa folie, ou son inexplicable crédulité, n'avait rien d'original car, bien qu'elle s'avouât possédée du démon, ses réponses n'étaient pas dictées par un esprit aliéné et elle n'employait aucun de ces mots inconnus et cabalistiques qu'affectaient de prononcer les prétendus sorciers des temps antérieurs.

Les questions essentielles posées par les échevins venus trouver l'accusée à la prison étaient classiques dans les procédures de ce genre. L'accusée a-t-elle su que des membres de sa famille avaient été exécutés comme sorciers? La question avait son importance car la sorcellerie était souvent une tradition familiale. L'accusée est-elle elle-même sorcière?

N'a-t-elle pas eu copulation charnelle avec le diable? A-t-elle été aux danses diaboliques, et que s'y passait-il? A-t-elle fait mourir des hommes et des animaux, et de quels maléfices a-t- elle usé à cet effet? Connaît-elle les autres prisonnières, les a-t-elle fréquentées et suivies à la danse du sabbat?

Le caractère précis des questions posées montre combien la cour de Bouillon, comme tous les tribunaux de l'époque, croyait à la réalité des sabbats, maléfices mortels et relations charnelles avec le diable.
La suite de l'enquête obéit à un mécanisme à première vue surprenant. Marson Huart commence par nier ou répondre de façon évasive. Mais confrontée avec elle, une autre accusée, Jennette Petit déclare l'avoir vue aux danses diaboliques. D'après les pièces du procès, cela suffit à amener un revirement qui refermera le piège sur elle. Elle déclare vouloir faire des aveux. L'accusation de sa concitoyenne a suffi à la faire paniquer. Craint-elle d'être soumise à la torture?

De façon apparemment spontanée, la malheureuse Marson Huart fait l'aveu fatal: «Avoir été deux fois aux danses diaboliques avec Jennette Petit au lieu de la Goutelle, et que le démon avait eu une fois copulation avec elle, lequel démon s'appelle Belzébuth, qui est le même que ladite Petit avait, et n'avaient que lui à elle deux (sic) comme maître.»

Marson Huart dit avoir remarqué à la Goutelle Catherine Robert, femme à Husson Jadin, et Jenne Jadin. Les autres, elle ne les a pas reconnues, car elles étaient masquées.
Ces aveux, envoyés à la cour souveraine suffisent à faire condamner Marson Huart «à la torture, à quoi l'on conclut, afin d'avoir plus d'éclaircissements sur ses dernières confessions, pour la condamner à mort et savoir ses compagnes aux danses».

N'ayant plus rien à perdre, la pauvre accusée, pour s'épargner les horreurs épouvantables de la torture, avoua tout ce que les juges lui avaient imputé. On lit donc, dans les conclusions de «Messieurs de la haute Justice de Sugny» qu'«elle a renoncé à Dieu et au saint sacrement du baptême, pour adhérer au diable; qu'elle a fait mourir avec poison Marie et Jeanne Dubière, comme aussi Elisabeth Michel, un enfant et deux vaches appartenant à Thomas Lefort, et enfin qu'elle a été plusieurs fois aux danses diaboliques et s'est servie de poudre et graisse que son démon familier lui donnait; qui sont des actions et crimes suffisants pour la condamner à être étranglée, puis brûlée et ses biens acquis au seigneur. À quoi ils conclurent.»


Ces quatres dernières "sorcières" ont stî riconowes come sorcires, elle ont stî stronnêyes et broûlêyes. Ce sont les dernières "sorcières" brûlées en Belgique
   
     


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